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Vision du cheval et comportement : comprendre ce qu’il perçoit pour mieux comprendre ses réactions
Comment la vision du cheval influence-t-elle son comportement ?
Lorsque nous observons un cheval, nous avons tendance à interpréter ce que nous voyons à partir de notre propre perception du monde. Pourtant, le cheval ne perçoit pas son environnement comme nous le faisons.
La position de ses yeux, l’étendue de son champ visuel, ses capacités en faible luminosité, sa perception des contrastes ou encore sa manière d’utiliser les informations visuelles dans ses interactions sociales construisent une expérience perceptive qui lui est propre.
Comprendre ce que le cheval est susceptible de percevoir constitue une étape importante pour mieux comprendre certaines de ses réactions.
Un champ visuel très étendu… mais pas une vision uniforme
La position latérale des yeux du cheval lui procure un champ visuel particulièrement étendu. Cette caractéristique est cohérente avec son histoire évolutive d’animal-proie : pouvoir détecter rapidement ce qui se produit autour de soi constitue un avantage considérable lorsqu’un danger peut surgir de différentes directions.
Mais disposer d’un champ visuel très large ne signifie pas que le cheval voit avec la même précision dans toutes les directions.
Les travaux de Hanggi et Ingersoll ont étudié la vision latérale et caudo-latérale du cheval. Ils montrent que la capacité à détecter et à discriminer un stimulus varie selon sa position dans le champ visuel.
Cette distinction entre détection et identification est particulièrement intéressante.
Un cheval peut détecter très rapidement un mouvement ou un élément situé dans sa périphérie sans être immédiatement capable d’en identifier précisément la nature.
Cela peut contribuer à comprendre certaines réactions qui nous paraissent imprévisibles ou disproportionnées : le cheval a pu percevoir quelque chose avant même que nous ayons identifié nous-mêmes ce qui a attiré son attention.
Cela ne signifie pas qu’un objet situé sur le côté est nécessairement perçu comme une menace. Cela signifie simplement que les informations visuelles disponibles pour le cheval ne sont pas exactement les mêmes que celles dont nous disposons, et qu’il peut détecter certains changements très rapidement.
La pénombre n’impacte pas le cheval autant que l’humain
La luminosité constitue un autre élément essentiel de la perception visuelle.
Les chevaux possèdent une rétine particulièrement adaptée à la vision en faible luminosité. Des travaux expérimentaux de Hanggi et Ingersoll ont montré que des chevaux étaient capables de discriminer des formes dans des conditions de très faible éclairage.
Cette capacité est cohérente avec la forte proportion de bâtonnets présents dans leur rétine, des photorécepteurs particulièrement sensibles aux faibles niveaux lumineux.
Pour autant, il serait excessif d’en conclure que le cheval « voit parfaitement dans le noir ». L’étude montre surtout qu’il conserve des capacités de discrimination visuelle dans des conditions où notre propre vision devient très limitée.
La conséquence pratique est importante :
Quand « je ne vois plus rien », cela n’est pas nécessairement le cas du cheval.
Il peut continuer à percevoir des éléments de son environnement alors que nous avons l’impression qu’ils ont disparu dans la pénombre.
Encore une fois, la différence entre ce que nous percevons et ce que le cheval peut percevoir mérite d’être prise en compte lorsque nous cherchons à comprendre son comportement.
La couleur ne suffit pas : le contraste compte
Nous avons également tendance à penser la vision des couleurs en termes très humains : « cette couleur est très visible, donc le cheval la voit bien ».
Or, la visibilité d’un objet ne dépend pas uniquement de sa couleur. Elle dépend notamment de son contraste avec son environnement, des conditions de luminosité et de la manière dont le système visuel de l’animal traite les informations.
L’étude de Paul et Stevens sur la visibilité des obstacles en course hippique est particulièrement intéressante à cet égard.
Les chercheurs ont étudié différents marquages et couleurs d’obstacles et ont montré que certaines couleurs pouvaient présenter un contraste plus important pour le cheval que d’autres. Le blanc, le jaune fluorescent et le bleu vif pouvaient notamment offrir une meilleure visibilité que l’orange dans certaines conditions.
Plus intéressant encore, les chevaux ont présenté des comportements de saut différents selon le marquage des obstacles.
Ainsi, la perception visuelle n’est pas uniquement une question de « ce que le cheval voit ou ne voit pas ».
Elle peut avoir une influence sur la manière dont il s’ajuste à ce qu’il perçoit.
Un obstacle parfaitement visible pour un humain n’est donc pas nécessairement perçu avec le même contraste par un cheval.
Cette notion peut être transposée avec prudence à de nombreuses situations quotidiennes : une clôture, un changement de sol, une porte, un objet posé dans une zone d’ombre ou une différence de niveau peuvent présenter une visibilité différente selon celui qui les regarde.
Le cheval voit-il flou ?
L’idée selon laquelle le cheval aurait simplement une « mauvaise vue » est également trop simpliste.
Les travaux de Timney et Keil ont permis de mesurer expérimentalement l’acuité visuelle de chevaux à partir de tâches de discrimination de détails.
Les résultats montrent que les chevaux sont capables de discriminer des détails relativement fins, même si leur résolution visuelle n’est pas identique à celle d’un humain et que des variations existent entre les individus.
Il est donc plus juste de dire : le cheval ne voit pas comme nous.
Il peut percevoir un élément mais disposer d’informations différentes des nôtres sur sa forme, son contraste ou sa profondeur.
La distinction est importante : détecter, identifier et interpréter un stimulus sont trois étapes différentes.
La vision est aussi un outil de communication
La vision du cheval ne sert pas seulement à explorer son environnement physique. Elle joue également un rôle dans ses interactions sociales.
Les chevaux sont capables de distinguer différentes expressions faciales chez leurs congénères.
Dans une étude menée par Wathan, Proops, Grounds et McComb, les chevaux ont été confrontés à des photographies représentant différentes expressions faciales de congénères. Ils ont montré des réponses comportementales et physiologiques différentes selon les expressions présentées.
Ils approchaient davantage certaines expressions associées à des états positifs ou relaxés et évitaient davantage les expressions associées à l’agression.
Ces résultats montrent que les chevaux ne se contentent pas de percevoir visuellement leurs congénères : ils utilisent certaines informations visuelles pour guider leurs interactions sociales.
Une autre étude menée par Wathan et McComb s’est intéressée à la manière dont les chevaux utilisent les indices visuels liés à l’attention d’un congénère.
Les résultats montrent que l’orientation de la tête, mais également les yeux et les oreilles, fournissent des informations permettant au cheval de déterminer vers quoi un autre cheval porte son attention.
Cette capacité est particulièrement intéressante pour comprendre la vie sociale d’une espèce dans laquelle les individus doivent constamment prendre en compte le comportement de leurs congénères.
Le cheval peut donc observer ce que fait un autre cheval et utiliser cette information pour orienter son propre comportement.
Comprendre la vision pour mieux comprendre le comportement
Toutes ces données nous invitent finalement à déplacer légèrement notre regard.
Face à une réaction qui nous surprend, nous cherchons souvent immédiatement une explication dans le comportement lui-même :
- « Pourquoi a-t-il peur ? »
- « Pourquoi refuse-t-il de passer ? »
- « Pourquoi est-il sur l’oeil ? »
Une autre question peut être particulièrement utile :
« Que perçoit-il dans cette situation ? »
Le cheval ne vit pas dans « notre » monde.
C’est ici que la notion d’Umwelt prend tout son sens.
Le terme, développé notamment par le biologiste Jakob von Uexküll, désigne le monde propre à un organisme : non pas l’environnement physique dans lequel il se trouve, mais le monde tel qu’il est perçu et vécu à travers ses capacités sensorielles et ses interactions avec celui-ci.
Nous partageons avec le cheval un même environnement physique.
Mais nous n’y vivons pas le même monde.
Notre perception humaine sélectionne certaines informations, leur donne une importance particulière et en laisse d’autres au second plan. Le cheval fait de même, avec un système sensoriel, des capacités cognitives, des besoins et une histoire évolutive qui lui sont propres.
L’Umwelt invite à prendre conscience que chaque animal construit, à partir de ses capacités perceptives, une relation particulière à son environnement.
Et cette idée est essentielle lorsqu’on cherche à comprendre le comportement.
Un cheval qui réagit à quelque chose que nous ne remarquons pas n’est pas nécessairement « excessif », « têtu » ou « imprévisible ».
Il peut simplement disposer d’informations différentes des nôtres.
Avant d’interpréter, observer
Comprendre la vision du cheval ne permet pas de tout expliquer.
Mais cela nous rappelle une règle fondamentale de l’observation comportementale :
avant de chercher pourquoi un animal fait quelque chose, cherchons à comprendre ce qu’il perçoit, dans quel contexte il le perçoit et quelles informations sont disponibles pour lui.
Comprendre le comportement, c’est prendre conscience que nous n’observons pas toujours le même monde que celui que vit l’animal.
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