Animaux et IA :
Comprend-on vraiment ce qu’ils disent ?
L’idée que les nouvelles technologies, et en particulier l’intelligence artificielle, pourraient un jour nous permettre de « comprendre ce que pensent nos animaux compagnons » suscite un enthousiasme croissant. Applications promettant de traduire les miaulements des chats ou les aboiements des chiens, algorithmes analysant leurs expressions ou leurs vocalisations : tout semble indiquer que la frontière entre les espèces serait sur le point de s’estomper. En tant qu’éthologue, il est toutefois essentiel de clarifier ce que ces technologies permettent réellement et ce qu’elles ne permettent pas.
Pas d’accès à la vie subjective des autres espèces
Aucune technologie actuelle, ni à court terme, ne donne accès à la vie subjective d’une autre espèce animale : ses pensées, ses représentations mentales ou son expérience vécue du monde. L’intelligence artificielle n’est pas une lecture de l’esprit. Elle n’ouvre pas une fenêtre sur ce que « pense » un chien ou un chat.
Cette limite n’est pas seulement technique, elle est aussi conceptuelle. Chez l’espèce humaine, le langage s’appuie sur une capacité de symbolisation particulièrement élaborée, qui permet d’évoquer des événements absents, des situations hypothétiques, des idées abstraites ou des désaccords. Les humains peuvent échanger sur des sujets indépendants de leurs besoins immédiats et de la situation présente.
La question centrale est donc la suivante :
les autres espèces animales ont-elles des échanges portant sur des sujets qui ne concernent pas ce qui se passe ici et maintenant ? Peuvent-elles communiquer à propos d’événements passés, de situations imaginées ou de concepts abstraits ?
À l’heure actuelle, rien ne permet de l’affirmer sur le plan scientifique (ce qui ne veut pas dire qu’ils ne le font pas !).
Des systèmes de communication situés et contextuels
Les chiens, les chats, comme de nombreuses autres espèces animales y compris l’espèce humaine disposent de systèmes de communication riches, façonnés par l’évolution. Chez les animaux compagnons, ces systèmes sont toutefois fortement ancrés dans le contexte immédiat.
Leurs vocalisations, postures, mimiques et mouvements sont étroitement liés à des situations concrètes, telles que :
- rechercher ou maintenir une interaction,
- signaler un inconfort ou un état de stress,
- demander l’accès à une ressource,
- augmenter ou réduire la distance avec un congénère ou un humain,
- ou réguler une relation sociale.
Ce que l’approche scientifique permet, c’est d’établir des liens entre des manifestations observables (sons, postures, expressions) et des situations ou motivations probables. Cela autorise des inférences concernant des besoins, des états émotionnels généraux, voire certaines intentions immédiates mais pas l’accès à des pensées ou à des représentations abstraites au sens humain du terme.
Ce que permettent réellement l’IA et les nouvelles technologies
Les nouvelles technologies ne remplacent pas le travail de l’éthologue ; elles en prolongent et en amplifient certaines capacités.
Elles permettent notamment :
- une analyse plus fine des signaux, en détectant des variations parfois imperceptibles à l’œil ou à l’oreille humaine ;
- une analyse plus rapide, appliquée à de grandes quantités de données ;
- une approche plus objectivée, au sens où elle ne dépend pas uniquement de l’attention humaine, de sa mémoire ou de ses biais interprétatifs.
Dans ce cadre, l’IA accomplit un travail proche de celui de l’éthologue : elle identifie, compare et met en relation des comportements et des contextes. Elle ne produit pas de sens en elle-même ; elle aide à dégager des régularités. Le cadre théorique, l’expertise de l’espèce et l’interprétation restent indispensables.
Des canaux de communication encore largement hors de notre portée
Il convient également de rappeler que certains canaux de communication animale demeurent très peu explorés ou difficilement accessibles à nos outils actuels. La communication chimique et olfactive, par exemple, joue un rôle central chez de nombreuses espèces, y compris chez les animaux compagnons. Marquages, signatures odorantes individuelles, signaux liés à l’état physiologique ou émotionnel structurent une grande part de leur monde social. Ces informations nous échappent largement, tant du point de vue perceptif que méthodologique, et restent encore peu intégrées dans les modèles technologiques actuels.
Mieux comprendre sans attendre la technologie
Enfin, il serait trompeur de penser que la compréhension des animaux compagnons dépend uniquement de technologies futuristes. Une part importante de ce que l’IA permet aujourd’hui peut déjà être approchée par une formation à l’observation comportementale.
Apprendre à identifier les signaux, à les replacer dans leur contexte, et à considérer chaque animal comme un individu doté de préférences et de besoins propres permet déjà : d’améliorer considérablement la communication entre espèces, de répondre plus finement aux besoins de l’animal et de réduire de nombreux malentendus à l’origine de difficultés relationnelles.
En conclusion
Les nouvelles technologies ne nous permettront pas, dans un futur proche, de dialoguer avec les autres espèces animales comme les humains dialoguent entre eux. Elles ne traduisent ni pensées ni discours. En revanche, elles constituent des outils puissants pour affiner notre compréhension de ce que les animaux compagnons expriment ici et maintenant, pour objectiver certaines observations et pour mieux répondre à leurs besoins. La véritable avancée ne réside pas dans l’idée de faire parler les animaux comme des humains, mais dans celle de mieux les écouter, avec rigueur scientifique, humilité et sens du contexte.
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